LES ARTS DE LA TABLE A TRAVERS L'HISTOIRE.
Disposer des mets dans une belle porcelaine, manger avec une fourchette, s'asseoir pour le repas, ne plus s'essuyer dans la même serviette que ses compagnons ont mis des siècles à s'imposer. Les arts de la table traversent les épreuves du temps, fidèles à la société dans laquelle ils sont installés.
Rabelais la portait à la ceinture. Charles Quint, lui, en possédait une douzaine qu'il gardait jalousement comme un trésor. Louis XIV en interdisait l'usage à ses petits-enfants. L'objet dont on parle mettra neuf siècles à se généraliser en Occident ; il s'agit de la fourchette. Indispensable, infaillible, ce petit instrument pointu, à qui l'on accorde si peu d'attention, a pourtant une histoire fascinante et mouvementée. Tout comme celle des arts de la table. Curieuse, inattendue, elle révèle tout de notre société, de notre personnalité et de notre rapport aux autres. Tel un conte, elle a un début mais pas forcément de fin.
Pour répondre à ses besoins physiologiques, l'homme a toujours été contraint de se nourrir. Mais de la chasse de l'homme primitif au diner délicat dressé sur une table raffinée , nos habitudes et nos cadres de consommation ont grandement évolué à travers les siècles afin de s'adapter à nos différents modes de vies.
La Préhistoire...
Cette période peut être considérée comme pré-agricole car l'homme ne cultivait et n'élevait pas, il vivait seulement de la cueillette, de la chasse et de la pêche. Les grottes où l'homme de Tautavel (homo erectus, 2 millions d'années à 100 000 ans) fut découvert relatent des scènes de repas pris autour d'un feu. Les bêtes chassées dans la vallée étaient remontées dans la grotte afin d'y être dépecées et consommées.
L'acte d'une cuisson commune transforme l'alimentation en acte social.
Mais le Feu = Foyer = Cuisson = Cuisine. Les hommes découvrent lentement la cuisine à travers les différentes possibilités de cuisson, ils fabriquent aussi des outils adaptés pour la cuisine (premières poteries tournées). Les repas se composaient d'animaux chassés : rhinocéros, bisons, sangliers, des restes de ces animaux étaient présents dans les grottes de Tautavel (66).
10.000 ans avant notre ère, naissait l'agriculture. Le blé, les lentilles, l'orge furent les premiers végétaux à être cultivés et les chèvres, moutons , boeufs et porcs ont été les premiers à être élevés. L'avènement de l'agriculture a aussi modifié l'acte du repas. Les hommes ne se déplacent plus pour chasser, ils vivent sous forme de petites communautés et les repas sont l'objet d'un travail collectif pour leur préparation et consommation, ce qui apporte une certaine cohésion sociale.
L'Antiquité et l'époque Romaine
Les Grecs et les Romains sont spécialisés dans la réalisation de poteries fines (ex : céramique attique) et apportent un certain luxe à la table ; les romains commenceront aussi à produire des objets en verre.
Les philosophes Grecs avait pour tradition des banquets privés au cours desquels les convives mangeaient, buvaient et prononçaient des discours. "Le Banquet" de Platon est un dialogue qui relate l’une de ces soirées .
Les villas romaines possèdent un "triclinium", lit à trois places où les convives peuvent manger allongés. Chaque invité apporte sa serviette, elle permet aussi, après le repas, d'emporter les cadeaux offerts par le maître de maison. Bien que le service à table n'existe pas encore, les romains disposent d'esclaves pour les aider. Les Romains et les Gaulois font déjà du pain : une boulangerie complète a été mise au jour à Pompeï (Italie). Les Romains développent la culture des vins et il y a même déjà des critiques spécialisés.
Les Gaulois sont réputés pour leurs charcuteries mais les pauvres mangent à même le sol, sur des peaux de bêtes. Par la suite vinrent les tables creusées qui leur servaient d'assiettes, puis les escabeaux. On utilisait aussi poteries, bronzes et cuivres chez les riches et le couteau est un objet personnel que l'on a sur soi. Etait considérée comme un culte sacré : l'hospitalité, si bien que les Gaulois qui rencontraient quelqu'un lui proposaient de venir partager leur repas. S'il acceptait, il ne devait pas refuser de boire la cervoise avec son hôte. Les origines du moment de l'apéritif seraient-ils là ?
Les Gaulois avaient moult occasions de faire des banquets festifs : les fêtes du solstice d'été où ils s'offraient des oeufs, à l'hiver ils brûlaient des feux sur les collines ; à l'année nouvelle, ils cueillaient le gui, faisaient un festin collectif au cours duquel ils s'échangeaient des étrennes.
Le Moyen-âge
Avec la chute de l'empire romain, les repas en position allongée sont définitivement abandonnés au profit de la position assise. La vaisselle en céramique est progressivement remplacée par de la vaisselle en verre mais il n'y a que très peu d'ustensiles, les nobles ont des couteaux en or, les pauvres ont des cuillers et des écuelles en bois. Les nobles disposent également de grandes salles pour "festoyer" dans leurs châteaux (les monastères aussi), les tables sont faites de simples planches posées sur des tréteaux et ces salles possèdent un dressoir : petit meuble où était entreposée la vaisselle. Lors des festins organisés par les nobles, les viandes sont flambées et découpées à la vue des convives qui sont assis d'un seul côté de la table sur un banc. Les tables possèdent de grandes nappes dont les convives se servent pour s'essuyer. Il n' y a pas encore de manières à table : on mange le plus souvent avec les doigts et on jette les restes aux chiens. Sur la table des nobles on trouve du sel et des ensembles à épices (grand signe de richesse).
La cuisine devient de plus en plus élaborée et les cuisiniers sont reconnus : Guillaume Tirel dit Taillevent (1310-1395) a été l'un de ces cuisiniers qui fut reconnu au point d'être nommé premier queux de Charles-V, puis écuyer de cuisine de Charles-VI, avec privilèges, honneurs, richesse. Sur l'écu sculpté de son tombeau figurent trois marmites et six roses. Son grand ouvrage, le Viandier, est l'un des premiers livres de cuisine française.
Au commencement existait la fourche, dixit Le Robert. A ce terme peu gracieux on accola en 1313 un suffixe, « ette », et la fourche devint la fourchette . C'est à la scandaleuse épouse du doge Domenico Silvio que l'on attribue l'invention de cet outil de torture buccale : cette princesse grecque mangeait en effet « au moyen de petites fourches en or à deux dents ».
La Renaissance (XVIe siècle)
Réservé à l'Italie, le redoutable instrument qu’est la fourchette fait son apparition à la cour de France en « 1533, grâce à Catherine de Médicis », rappelle l'historienne Jacqueline Queneau, auteur de La grande histoire des arts de la table (éd. Aubanel). « Mais sa forme choque et ses doigts pointus font peur. Normal : on craint de se blesser la bouche. Voilà pourquoi elle ne servira qu'à piquer les mets dans les plats collectifs. » Seuls nos doigts sont dignes de porter la nourriture à la bouche. C'est Henri III qui l'impose à table. Mais les manières efféminées du roi de France et l'engouement que montrent ses mignons à l'utiliser freinent son usage par les aristocrates de la cour. Même Montaigne, son contemporain, ne succombera pas à cet engouement royal : jugée décadente ou obscène, la petite fourche ne convainc pas. Elle ne doit son salut qu'à la mode des collerettes (les fameuses « fraises ») : la fourchette permet, en effet, de contourner l'embarrassant obstacle à dentelles et évite ainsi de se tacher. L'objet subit donc bien des outrages avant de s'imposer, certains préférant l'utiliser comme cure-dents quand d'autres se battaient avec .
Les manières à table apparaissent chez les nobles vers 1530, suite à la publication d'un ouvrage intitulé "Civilitas morum puerilium" d'Erasme. Les repas mondains deviennent une sorte de spectacle où chacun s'affiche afin d'être reconnu pour son rang. Catherine de Médicis (1519-1589) apporte donc la fourchette (à deux dents), la faïence fine et la verrerie mais on continue à manger avec les doigts. A table, les bancs du Moyen Age sont remplacés par des sièges individuels, la serviette est devenue systématique : elle est grande afin de pouvoir protéger les collerettes. Sur tables, les épices trônent toujours et l'ordre de service apparaît : on commence par les fruits, puis les bouillies, les rôts ou les grillades pour finir par les desserts.
Les tendances culinaires viennent d'Italie (l'art italien est prépondérant à la Renaissance), on utilise des sauces, on fait des grillades, on utilise les légumes et les agrumes.
Pendant ce temps là, en Espagne, le roi oblige les taverniers à couvrir les cruches de vin d'une tranche de jambon afin de limiter les effets de l'alcool qui sont à l'origine de nombreux désordres publics. Tapear veut dire couvrir en espagnol (couvrir la cruche) : c'est la naissance des Tapas.
Le XVIIe siècle et XVIIIe siècle
Chez les nobles, les repas évoluent et deviennent de plus en plus sophistiqués. Les bonnes manières à table sont connues et respectées. Les couverts deviennent individuels, le couteau et la fourchette (à trois dents) sont posés à droite de l'assiette, la serviette et les verres sont posés sur la table nappée. L'orfèvrerie est une industrie en plein essor et qui s'anoblit. Sur table, tous les mets sont disposés en respectant une parfaite symétrie, on nomme ce type de service le "service à la française". C'est grâce à Versailles que ce type de service deviendra un standard du savoir-recevoir à travers toute l'Europe. Les repas festifs sont organisés sous forme de buffets fastueux, richement décorés et très structurés, à l'image des Jardins à la Française alors très à la mode. Les valets ne participent pas au service à table, ils se contentent de changer les assiettes sales. Seuls les gentilshommes ont le droit de servir la table royale. Tous les convives n'ont pas accès aux mêmes mets et c'est la préséance qui permet de déterminer qui à droit à quoi. C'est le travail des Maîtres d'Hôtel d'organiser ce "service à la Française".
François Vatel (1631-1671), Fritz Karl WATEL de son vrai nom , était Maître d'Hôtel (et non le célèbre grand maître culinaire du siècle de Louis XIV comme a voulu nous le faire croire une légende tenace de trois siècles). L'histoire nous rapporte qu'en avril 1671 le Prince de Condé confia à Vatel la tâche d'organiser une fête en l'honneur de Louis XIV avec trois mille invités. Suite à un retard de livraison pour cette réception et ne pouvant assurer son service, il préféra se suicider.
Les mets exotiques arrivent progressivement : café (le vin d'Arabie), thé, chocolat tandis que les épices se démocratisent un peu dans la cuisine populaire. Ces mets nouveaux exigent de nouveaux ustensiles et récipients pour pouvoir être servis.
Dans les hôtels particuliers de la noblesse, les premières salles à manger apparaissent sur les plans de construction, elles sont situées à proximité des chambres.
Le peuple, lui découvre les premiers cafés. Les pays musulmans ont depuis longtemps coutume de s'asseoir et de discuter tout en buvant le café. A Paris on dénombre déjà presque 900 cafés qui deviennent très vite d'importants lieux d'échanges et de discussions (surtout en période de pré-révolution).
Le XIXe siècle
C'est le XIXe siècle qui voit l'art de la table s'organiser d'une façon si efficace qu'il nous est parvenu depuis sans changements notables. Il faut dire que cette époque connaît un extraordinaire essor technique : Haussmann offre à la bourgeoisie l'eau courante. Les grands noms des arts de la table tels Baccarat, Christofle ou Saint Louis, non seulement répondent aux besoins de plus en plus nombreux d'une aristocratie à l'affût de nouvelles pièces, mais suscitent une demande de plus en plus forte : assiettes à huîtres, couverts à poisson ou à asperges, cuillères pour le thé ou le moka... la liste des inventions est sans fin. Christofle devient le fournisseur de Louis-Philippe puis de Napoléon mais aussi d'une grande partie de la noblesse qui souhaite « manger dans les mêmes plats ». Baccarat enregistre ses premières commandes royales mais surtout, installe rue de Paradis, à Paris, un entrepôt de ventes aux particuliers. La cristallerie St Louis met au point un nouveau type de verre : le cristal. Ainsi naîtra le service de vins complets sur table (à vin, à madère, à liqueur, à Champagne, à punch). A cette époque il y a 3 repas dans la journée : le déjeuner vers 11 h, le dîner vers 6 heures (repas le plus important de la journée), le souper vers 8 heures (il tendra à disparaître au fil du siècle).
Ce même XIXe siècle voit fleurir une multitude de traités de savoir-vivre : celui de Madame de Bassanville, d'Ernance Duvaux de la Jonchère, de la baronne de Staffes... tous répertorient les pièges à éviter et codifient les bonnes manières : l'emplacement autour de la table, un homme et une femme côte à côte, le couteau à droite de l'assiette et la fourchette à gauche... autant de bonnes manières toujours en vigueur aujourd’hui.
La Révolution marque un tournant important pour la gastronomie française, car les grands cuisiniers qui étaient au service de l'aristocratie se sont retrouvés contraints à l'exil ou à ouvrir des restaurants dans Paris. Ainsi, avec la Révolution, chacun pouvait accéder à la gastronomie réservée alors à la noblesse. Les grands restaurants de l'époque sont : Les Frères Provençaux, Le Rocher de Cancale, Le Café anglais, La Taverne de Londres... et Paris devient la capitale gastronomique incontestée en Europe. Avec cette nouvelle forme de restauration, il très difficile pour les restaurateurs de facturer les plats servis à la française, le grand service à la française est donc inadapté ; un nouveau type de service apparaît alors : le service à la russe. Il permet de servir les plats les uns après les autres . Seules quelques grandes familles continuent le service à la française car il est dangereux à l'époque d'exposer sa fortune à travers de fastueuses tables.
Dans les restaurants parisiens, le travail de l'équipe de service prend de l'importance : c'est l'époque des grands Maîtres d'hôtel qui excellent dans l'art de découper les pièces de viande et les flambages au guéridon apparaissent aussi. Le menu s'organise dans l'ordre de service des mets, les plats de poissons devenant des plats à part entière, désormais servis avant les viandes.
Napoléon, à la recherche d'un moyen de conservation des aliments pour ses armées lance un concours. Un inventeur, du nom d'Appert, découvre le principe de la conserve moderne utilisé aujourd'hui partout dans le monde et qui a conservé son nom (l'appertisation).
Les critiques gastronomiques apparaissent et M. Brillat-Savarin édite un livre deux mois avant sa disparition qui deviendra une grande référence : "Physiologie du goût". C'est aussi l'époque où les grands cuisiniers comme Carême (qui écrira Le "Maître d'hôtel français" en 1854), Viard, Beauvilliers, Utrecht-Friedel, Audot, Lecointe, Raimbault, Archambault, Raison, Durand, Provence, Etienne, Gouffé, Dubois, Bernard, Brisse et Favre poseront les bases de la cuisine moderne, dont certaines appellations classiques demeurent encore aujourd'hui.
A la fin du siècle, la bourgeoisie parisienne découvre les charmes de Deauville tandis que la bourgeoisie anglaise préfère la chaleur de la côte d'Azur (Nice, Cannes, Monaco). Afin de répondre à cette demande très haut de gamme naissent les palaces comme le Carlton ou le Negresco
Le XXe siècle
L'hôtellerie passe au stade d'industrie. La multiplication des restaurants se poursuit et certains cuisiniers font fortune. Les livres consacrés à cet art se trouvent de plus en plus et sont à la portée de chacun. Les recettes sont claires, expliquées ; temps de cuisson, conseils sur les choix des produits, hygiène, tout un chacun peut y puiser selon ses préférences. Le début du siècle voit de grands cuisiniers : Escoffier, Pellaprat, Pomiane, Montagné, Nignon, Richardin, Guéguan.... Auguste Escofier, surnommé "l'Empereur des Cuisiniers", sera le grand codificateur de la grande cuisine française et son oeuvre se fera surtout dans la recherche des goûts propres, naturels. Son livre "Le guide culinaire" est encore de nos jours une des plus grandes références de la gastronomie française.
En salle le travail s'organise autour de trois méthodes de service : à la Française, à l'Anglaise et à la Russe.
En 1900, est créé le premier guide "Michelin" afin d'aider les premiers automobilistes à trouver un gîte, un couvert et de quoi entretenir ou réparer leur automobile dans les régions qu'ils visitent, car à l'époque, faire le tour de France en auto relevait de l'exploit. Il faudra attendre 1926 pour voir les premiers restaurants étoilés du guide rouge. D'autres guides gastronomiques feront ensuite leur apparition : Gault et Millau en 1972 et le Bottin Gourmand en 1982.
La grande crise viticole de 1907 a conduit le gouvernement à légiférer la production vinique en France afin de protéger les produits français et en 1935, c'est la naissance des A.O.C par décret officiel. En 1940, le gouvernement aussi doit faire face à un problème de santé publique : l'alcoolisme. En effet, dans certaines régions de France (surtout au Nord) l'alcoolisme atteint des records et l'augmentation du nombre des débits de boissons inquiète. La solution a été d'imposer une demande de licence auprès de la préfecture pour tout ouverture d'établissement . En 1949 le code des débits de boissons naissait avec le système de classification actuel (Licence I, II, III, IV, restaurant, etc...).
En 1954, Marcel et Nelly Tilloy (Hostellerie La Cardinale à Baix) créent les "Relais de Campagne" qui deviendront ensuite la chaîne des "Relais et Châteaux". Le but est de rassembler le fleuron de l'industrie hôtelière française à travers un guide et une marque.
Après mai 1968, les mentalités évoluent. La restauration hors-foyer se développe car de plus en plus de femmes travaillent. Pour répondre aux besoins nutritifs de cette clientèle, de nouveaux concepts qui ont fait leurs preuves aux États-Unis arrivent en France. En 1972, apparaît la première franchise de vente de hamburgers qui deviendra, en 1979, "Mc Donald's" : le concept de chaîne intégrée était né.
Le service en restaurant évolue vers le service simplifié à l'assiette, mais les grandes tables perpétuent le service au guéridon.
Aujourd’hui, alors que s’ouvre le XXIe siècle, l’art de recevoir est un savant et subtil mélange de mets délicieux , d’une douce convivialité et d’une table raffinée .
Ainsi, fort de plusieurs siècles d’évolution, l’art de la table est devenu un art à part entière que chaque maîtresse de maison peut exprimer avec délicatesse et passion.

